Blood Witch 1 – Chapitre 2

CHAPITRE  2

     Je déambulais dans un désert brûlant. Le sol sous mes pieds était tellement chaud qu’il m’échauffait à travers mes Kickers. Un vent suffocant soufflait suffisamment fort pour me faire courber l’échine afin de me protéger des nuées de sable. Je mis ma main en visière pour regarder aux alentours. Je ne distinguais rien à plus de trois mètres, mais cela ne m’inquiétait pas. J’étais incroyablement sereine dans une situation qui en temps normal m’aurait fait me poser dix mille questions. J’avais l’impression de savoir exactement où j’allais alors je continuais à avancer. Une butte se dressa tout à coup devant moi, et j’entrepris de la gravir. Mes pieds dérapaient à chaque pas. De la sueur glissa le long de mon front pour venir se perdre dans mes yeux. Je m’essuyai d’un geste impatient, mais cela ne fit que me piquer plus fort. Chaque respiration était difficile, me brûlait les poumons, mais j’avançais. Mes muscles étaient douloureux, mes oreilles bourdonnaient, toutes les parties de mon corps me hurlaient de m’arrêter, mais je continuais. Lorsque j’arrivai au sommet, je me redressai, portant les mains à mon dos fatigué. Tout à coup le vent tomba. Devant moi, à perte de vue, je distinguais du sable, rien d’autre que du sable. Je fis un tour sur moi-même. Le paysage était identique dans toutes les directions : du sable. J’eus un petit sourire et je secouai la tête, décidément cet endroit était bien étrange.

Je fis un pas en avant pour attaquer la descente, ma botte s’enfonça dans la neige. Le froid me saisit et je resserrai les pans de mon manteau autour de moi. Les nuages au-dessus de ma tête étaient menaçants. La tempête n’était pas loin et la nuit tombait. Je réussis tant bien que mal à extirper ma botte, et mon pied c’est mieux, de la crevasse dans laquelle elle s’était enfoncée et fis un nouveau pas. Ce coup-ci je m’enfonçai jusqu’au genou, et je regrettai immédiatement de me promener en leggings. Quelle idée de se fringuer ainsi quand on doit affronter une montagne de neige ! Je me maudis intérieurement, tout en tirant avec mes mains sur ma jambe, pour la sortir de sa prison glacée. Une fois que ce fut chose faite, je me stabilisai et regardai autour de moi. J’étais au milieu d’une clairière. Tout autour de moi je distinguai des sapins, et rien d’autre. Rien. Pas une maison, pas un abri, pas même un trace de quoique ce soit dans la neige. Je haussai les épaules. Ça n’avait pas d’importance. Au fond de moi je savais que je devais aller tout droit. Je repris donc ma route, m’enfonçant à chaque pas un peu plus dans le manteau neigeux. Le trajet me parut prendre des heures, mais enfin j’atteignis la lisière de la forêt. Ici la couche de neige était moins importante, sans doute protégée par les arbres, et c’est avec plaisir que je pénétrai dans les sous-bois.

Mon pied nu se posa dans l’herbe fraîche. Les brins d’herbe virent me chatouiller la plante des pieds. Le soleil pointait tout juste à l’horizon. L’air embaumait les fleurs qui se réveillent, et les oiseaux pépiaient gaiement dans les branches. Un nouveau pas m’emmena à la limite des arbres, et je la découvris enfin. Elle était assise un peu plus loin, sur un tronc couché, et je savais qu’elle m’attendait. Je m’avançai en silence jusqu’à elle, et pris place à ses côtés. Tendrement elle m’attrapa la main, la garda au creux de la sienne, sans même me regarder. Nous restâmes ainsi de nombreuses minutes, sans rien dire, à contempler la nature s’éveiller. Le spectacle était tellement beau qu’il me fit monter les larmes aux yeux à plusieurs reprises. Quand enfin j’osai rompre le charme, je me tournai vers elle, elle fit de même. Elle était magnifique. Ses cheveux noirs étaient striés de blanc, ses yeux marron, pleins de douceur et d’espièglerie, son visage était marqué par les années. Elle porta sa main à ma joue, et la tint en coupe plusieurs secondes. Une larme perla au coin de son œil droit et glissa le long de sa joue. Une émotion intense me serra la gorge. J’étouffai un sanglot, mais ne pus retenir à mon tour une larme. Elle l’essuya de son pouce puis me caressa la joue. Enfin elle prit la parole, j’eus l’impression que sa voix arrivait de partout en même temps.

— Tu es tellement belle ma fille ! Tu es devenue une femme magnifique, je regrette tellement de ne pas t’avoir vu grandir !

Ses simples paroles eurent raison de moi, j’explosai en sanglots. Je me rapprochai d’elle et elle me prit dans son giron. Mon cerveau ne savait pas qui était cette femme, mais mon cœur lui la reconnaissait, il n’avait pas besoin de demander. Elle était, un point c’est tout. Lorsque les larmes se tarirent, elle me releva la tête de sa main pour me regarder droit dans les yeux.

— Tu dois l’écouter Erika, il a des choses importantes à te dévoiler, des choses qui pourraient bien changer ta vie.

Je reniflai, m’essuyai les yeux, et acquiesçai pour accéder à sa demande. Je ne savais pas au juste de quoi elle parlait, mais je ne voulais pas la décevoir.

— Tu dois me promettre une chose. Je veux qu’à partir d’aujourd’hui tu sois très attentive et prudente. Des évènements que tu ne peux pas encore comprendre vont se mettre en place et tu dois faire attention.

Elle me fixa, attendant une réponse.

D’une voix éraillée, je lui répondis.

— C’est promis, je ferai attention.

Elle hocha la tête, un grand sourire sur les lèvres.

— C’est bien ma fille. Je sais que je peux te faire confiance.

Elle approcha sa main et la posa fermement sur ma nuque. Au moment où elle s’apprêta à reprendre la parole, une douleur fulgurante me traversa entre les omoplates, et Madness de Muse se mit à retentir à travers les arbres.

 

Je me réveillai en sursaut, Pitô couché sur mon dos toutes griffes dehors, mon téléphone, posé à quelques centimètres de moi, me hurlant dans les oreilles. Je me saisis de mon portable, plus mollement que je ne l’aurais voulu pour regarder qui avait l’insolence de me réveiller à une heure aussi indue. Isabel !

Je décrochai en essayant de mettre dans ma voix, toute la hargne que j’éprouvais, ça lui apprendrait !

— Mmmmm ?!

Raté pour le coup de la colère.

— Erika ! Mais enfin, qu’est-ce que tu fais, il est bientôt onze heures ! Tu as déjà raté trois heures de cours !

Elle parlait tellement vite et tellement fort qu’un mal de tête sauta directement de mon téléphone à mon cerveau. Je le reculai de mon oreille, pour le fusiller du regard, en regrettant que ce ne soit pas réellement Isabel en face de moi, puis le mis en haut-parleur avant de le poser à côté de moi. J’en profitai pour éjecter Pitô qui ne s’était pas franchement calmé, et qui menaçait de me labourer le dos à tout moment. D’ailleurs il n’avait pas dû se priver, car je commençais à ressentir des picotements au niveau de la nuque.

— Isabel, mais tu as vraiment un problème ma pauvre fille !

Je découvris avec bonheur que Macha Béranger avait décidé d’élire domicile dans ma gorge, et qu’en plus elle avait dû faire la fête toute la nuit. D’ailleurs Isabel eût aussi un doute, car pour la première fois depuis que je la connaissais, elle parut perdue.

— Erika ? C’est bien toi ?

Je me raclai la gorge avant de reprendre la parole et décidai d’être plus gentille.

— Oui, c’est bien moi.

Il y avait du mieux dans la voix, mais ce n’était pas encore ça.

— Tu comptes venir aujourd’hui ? C’est le dernier jour de la semaine, et il y a plein de soirées prévues. Je ne peux pas me décider si tu n’es pas là !

Je secouai la tête en souriant, je comprenais mieux maintenant.

— Ouf ! À un moment donné, j’ai cru que tu t’intéressais à ma réussite aux examens. Je suis rassurée de voir que tu ne sais juste pas où me traîner ce soir !

Deuxième victoire pour moi, j’arrivais à lui clouer le bec pendant plusieurs secondes.

— Par moment, j’ai du mal à me décider entre le fait que tu es sérieuse ou atteinte, je préfère penser que tu es atteinte, ça me facilite grandement la vie !

Je ne pus retenir un rire, j’adorais Isabel et elle me le rendait bien.

Elle reprit presque aussitôt.

— Bon alors, vers quelle heure tu penses arriver ?

Je me mis sur le dos et admirai mon plafond superbement lézardé.

— Tu dis qu’il est bientôt onze heures ? Hum, laisse-moi le temps d’émerger et de me préparer, je serai là vers treize heures.

Elle soupira. Je l’imaginais très bien en train de lever ses magnifiques yeux bleus au ciel, tout en entortillant une de ses mèches blondes autour de son doigt.

— D’accord, très bien, mais dépêche-toi quand même un peu s’il te plaît, nous devons sérieusement faire un point sur les soirées du week-end avant de nous décider !

— Je suis presque sûre que tu sais déjà où tu veux aller, donc si pour une fois tu ne faisais pas comme si j’avais une quelconque influence et que tu décidais sans moi ?

Elle prit une voix offusquée.

— Tu sais pertinemment que c’est faux, Erika, je ne sais même pas comment tu peux dire une chose pareille ! Tu devrais…

Je la coupai dans sa tirade en riant.

— Moi aussi je t’aime Isabel, à tout à l’heure !

Je raccrochai. J’étais presque certaine qu’elle était encore en train de parler.

Je restai encore quelques minutes allongée, l’esprit tourné vers mon étrange rêve de la nuit. Dès que je fermais les yeux, j’avais l’impression d’être à nouveau dans cette clairière, aux côtés de cette femme que je ne connaissais ni d’Adam ni d’Ève et qui pourtant me semblait étonnamment familière. Lorsque mon cerveau eut réussi à me convaincre que je ne me rendormirais pas, je me secouai et me levai pour me préparer. Si je faisais trop mariner Isabel, elle allait exploser, et ce ne serait pas beau à voir (et sale). Je me dirigeai vers le coin-cuisine tout en me grattant le cou, ce satané chat ne m’avait pas ratée, je sentais des marques de griffures boursouflées sous mes doigts. Il faudrait que je désinfecte pour être certaine de ne rien attraper de moche. Je l’apostrophai.

— Pitô ! Vilain chat. Tu as beau être un chat de cirque, laisse-moi te dire que si tu recommences, je te transforme en peluche ! Non, mais tu as vu dans quel état tu m’as mise ?

Mon magnifique chat noir, égal à lui-même, me contempla du haut de l’armoire, me faisant bien comprendre qu’il faudrait déjà que j’arrive à l’attraper puis me tourna le dos pour se rouler en boule. Je lui tirai la langue, réaction pour le moins puérile et inutile, surtout face à un chat, et qui plus est, vous tourne le dos, et me sortis un mug du placard. Toute bonne journée commence par un café digne de ce nom, accompagné d’une tartine de pain grillé couverte de la confiture de framboise de ma maman. Je vous assure, vous devriez essayer, il n’y a rien de tel pour vous donner le sourire de bon matin (ou quelle que soit l’heure à laquelle vous vous levez d’ailleurs). Une fois le petit-déjeuner englouti, je filai à la salle de bain pour me préparer. Une douche, un jeans et un pull plus tard (je vous passe les détails des sous-vêtements, ça n’a aucun intérêt), j’étais fin prête à affronter la cohue de la fac. Je pris quand même le temps de jeter un coup d’œil aux blessures de guerre laissées par Pitô, le peu que j’en vis ne m’inspira pas confiance. C’était rouge et enflé et ça avait l’air assez étendu. Mais vu que c’était placé en haut de la nuque, c’était difficile à évaluer. Je demanderais à Isabel de regarder dans la journée. C’est la première fois que Pitô me griffait et le saligaud ne m’avait pas ratée ! Armée du truc qui pique et de tout mon courage, je vaporisai directement sur les griffures tout en effectuant la danse de la douleur. Moi une chochotte… je ne vous permets pas ! Puis, bien emmitouflée sous une couche hallucinante de protections qui me faisait quelque peu ressembler à Bibendum, je quittai mon appartement.

      Lorsque je descendis du bus, une demi-heure plus tard, une espèce de furie blonde me sauta dessus, en me débitant tellement de mots à la seconde que mon cerveau court-circuita. Je levai les mains face à moi en signe de défense.

— Isabel, tu sais qu’il y en a qui se font tuer pour moins que ça !

Elle ne sembla pas remarquer mon interruption et continua sur sa lancée. Tout ce que je réussis à comprendre, en faisant du mieux que je pus pour ne pas décrocher, fut qu’elle venait de dégoter des invitations pour une soirée organisée par la fac de médecine et que Warren me cherchait. Ou peut-être était-ce Warren qui organisait une fête et la fac de médecine qui me cherchait… au choix je préférais la deuxième solution. Pour commencer parce que les soirées organisées par les étudiants en médecine étaient un vrai piège, qu’on en ressortait rarement indemne, et surtout parce que je n’avais pas du tout envie de voir Warren. Alors que la seconde solution… si Warren organisait une fête je ne serais pas forcée de le croiser, et j’étais vraiment curieuse de voir ce que me voudrait toute une fac de médecine. Un petit sourire se dessina sur mes lèvres, mais Isabel me fit revenir à la dure réalité.

— Erika, bon sang ! Tu m’écoutes ou tu es encore dans tes délires ?

— Excuse-moi. Tu sais où est Warren ?

— Je viens de le croiser à la cafétéria.

— D’accord, alors allons à l’opposé.

Elle leva les yeux au ciel puis me retint par le bras alors que je m’apprêtais à partir en direction des amphis.

— Tu sais qu’il faudra que tu aies une vraie discussion avec lui un de ses quatre.

Je fis la grimace et soufflai par le nez.

— Isabel, tu sais pertinemment que j’ai déjà eu des tas de conversations avec lui, et ça ne change rien. Donc maintenant je change de tactique, l’esquive en est une comme une autre.

Warren. Grand, brun, les yeux verts, une carrure athlétique. Le beau gosse par excellence ! Capitaine de l’équipe de basket, il aurait pu, à lui tout seul, tomber toute l’équipe de cheerleaders du campus, et même toutes en même temps s’il avait voulu. Mais, allez savoir pourquoi, il s’intéressait à moi. Cela faisait maintenant un an que je l’envoyais promener. En douceur parfois, un peu plus violemment souvent, mais il continuait à s’accrocher à moi, comme un nouveau-né au sein de sa maman. Ça faisait beaucoup rire Isabel, mais moi ça commençait à franchement me fatiguer. Oh, n’allez pas croire qu’il avait fait vœu de chasteté en m’attendant. Non, bien au contraire. Il débarquait régulièrement au Bar Bu, pendant mes heures de services, au bras d’une nouvelle conquête, dans l’espoir de me rendre jalouse. Mais tout ce cinéma était loin, même très loin de me conquérir. Plus le temps passait, plus je le trouvais pathétique. Je repris tout en me grattant la nuque,

— Écoute, je ne comprends pas ce qu’il me veut. Enfin si, je ne suis pas débile, je sais ce qu’il me veut. Mais je ne vois pas pourquoi il s’acharne. S’il ne saisit pas qu’il ne m’intéresse pas, je ne peux plus rien pour lui, à partir d’aujourd’hui je préfèrerais vraiment l’éviter.

Isabel fit la moue et se mit à frotter une tache invisible sur sa veste. Je pris ma grosse voix méchante pour lui demander.

— Isabel… qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

Elle me regarda en se mordillant la lèvre inférieure. Signe qu’elle ne savait pas ce qu’elle pouvait ou voulait me dire, ou pas. Je grognai à nouveau.

— Isabel… je te préviens, si tu ne craches pas le morceau tout de suite, tu vas passer du statut de plus belle fille du campus, à celui de déchet qu’on ose même plus regarder.

Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Elle détestait quand je lui rappelais qu’elle faisait partie des plus belles filles de la fac. Mais c’était le cas. Non seulement elle était magnifique, mais en plus elle était intelligente. Heureusement que pour contrebalancer, elle était chiante à n’en plus finir. Autrement, elle aurait été détestable.

— Ben… c’est que je crois bien qu’il était là quand on est venu me parler de la fête de ce soir.

Je la fusillai de regard.

— Comment ça tu crois bien ? C’est soit il était là, soit il n’y était pas ! Ce n’est pas vraiment compliqué.

Elle m’attrapa la main et me regarda droit dans les yeux.

— Oui, bon d’accord, il était là. Mais enfin… ce n’est pas comme si tu allais tomber sur lui à tout bout de champ ! La soirée sera à l’Entre-Act’ ! Le bâtiment est immense, et il y a plusieurs salles. Ce serait vraiment un manque de bol que tu le croises.

Elle me lâcha, croisa les bras sur sa poitrine, tout en continuant à me fixer de ses grands yeux bleus, d’un air de chien battu. L’air auquel elle savait que je ne pouvais pas résister.

Je levai les bras au ciel.

— Tu exagères Isabel. Tu arrives toujours à me traîner dans des trucs impossibles. Je te préviens que s’il vient m’emmerder, tu te débrouilles avec lui !

Elle me sauta dans les bras, m’entraînant dans ses sautillements puérils. Malgré moi, je souris. C’était ça aussi Isabel. La joie de vivre à l’état pur. Le besoin de faire la fête et une vraie gamine dans l’âme. Je l’adorais.

— Bon, ça suffit maintenant ! Viens, allons en cours. Tu ne m’auras pas réveillée pour rien au moins, dis-je en grommelant pour la forme.

Elle passa son bras sous le mien, et nous prîmes enfin la direction des amphithéâtres, loin, très loin de la cafèt’. Plus je mettrais de distance entre lui et moi pour le reste de la journée, mieux ce serait.

Nos deux premières heures de cours de l’après-midi étaient consacrées aux auteurs romantiques du XIXe siècle. Le sujet me passionnait tellement que je faillis m’endormir à plusieurs reprises. Heureusement que je pouvais compter sur ma meilleure amie, Isabel, pour me réveiller en douceur à grand coup de pied dans les tibias. Il faut dire que notre professeure, Madame Da Costa, était totalement flippante. Toujours de très bonne humeur, dans le cas où notre seul point de comparaison aurait été des hyènes, elle menait sa classe à la baguette. Personne n’osait parler, et j’étais persuadée que si Isabel ne m’avait pas laissé m’endormir, c’était uniquement pour ne pas attirer l’attention dans notre coin de la salle. Après ces deux heures, qui pouvaient rendre agréable n’importe quelle visite chez le dentiste, nous décidâmes, conjointement avec moi-même, d’arrêter les frais pour ce jour-là, et de rentrer chez moi. Isabel traîna des pieds, au prétexte qu’elle n’avait pas encore eu le temps de donner son accord pour la soirée de la fac de médecine. Mais je lui fis, à juste titre, remarquer qu’elle pouvait bien se pointer à n’importe quelle soirée, sans y être invitée, personne ne lui refuserait l’entrée. Et donc à moi non plus, tant que je l’accompagnais (j’étais persuadée qu’on me chasserait à coup de jet de pierre si j’osais, un jour, venir sans elle. J’étais même presque sûre d’en avoir déjà fait des cauchemars). Elle finit par reconnaître humblement que j’avais raison et accepta donc de quitter le campus. C’est ainsi que nous nous retrouvâmes, à tout juste seize heures, assises dans mon sofa, un chat ne sachant plus vers qui aller chercher les caresses, entre nous. Elle était en train de me raconter ce qu’elle avait fait de sa matinée, et je l’écoutais en me grattant le cou quand une idée me frappa. Je ne lui avais pas encore parlé du magnifique, et complètement déjanté, mec qui m’avait… il m’avait quoi d’ailleurs ? Je n’aurais même pas su dire. Bref, je ne lui avais pas encore parlé du fou de la veille. Je savais déjà qu’elle allait adorer. Elle dut s’apercevoir que je ne l’écoutais plus, car elle me regardait, les yeux interrogateurs. Je lui racontais donc ma rencontre, et pour une fois elle me laissa terminer sans me couper la parole. Quand j’eus fini, je ne savais pas trop si elle trouvait ça génial ou effrayant. Un peu comme moi finalement.

— Tu veux dire que ce mec sait où tu habites, et qu’il t’a suivie jusqu’ici ?

— En théorie il ne m’a pas suivie, puisqu’il était déjà là quand je suis arrivée.

Elle fit un geste impatient de la main.

— Oui, enfin c’est pareil ! Qu’est-ce qui te dit qu’il ne t’a pas suivie un autre soir d’ailleurs ?

Je haussai les sourcils.

— Je te remercie, je n’avais pas pensé à ça. Je vais vraiment flipper maintenant.

Je me frottai à nouveau la nuque. Plus les heures passaient et plus j’avais l’impression que la peau me brûlait. Il fallait vraiment qu’elle jette un coup d’œil, histoire d’être certaine que ce n’était pas en train de s’infecter. J’en profitai pour changer de conversation.

— Dis, tu ne veux pas regarder mon dos ? Pitô m’a griffée ce matin, grâce à ton coup de téléphone – expliquai-je en la fusillant du regard – et ça commence vraiment à me faire mal. Mais vu que je n’ai pas encore mon diplôme de contorsionniste, j’ai un peu de mal à regarder toute seule.

Elle s’approcha de moi et tira sur le haut de mon pull pour révéler mon cou. Elle releva mes cheveux, et je l’entendis retenir une exclamation. Je me reculai pour la détailler.

— Qu’est-ce qu’il y a ? C’est moche à ce point là ?

Elle me fit signe que non.

— Non, ce n’est pas moche, mais si ça c’est une griffure de chat, moi je veux bien devenir nonne.

Je la fixai, interloquée.

— Et ce serait quoi d’autre à ton avis ? C’est arrivé au moment où mon téléphone a sonné et que Pitô a allègrement enfoncé ses griffes dans ma peau tendre et magnifique.

Elle secoua la tête et s’approcha à nouveau de moi pour contempler ma griffure. Puis les yeux ronds comme des soucoupes, elle pointa ma nuque du doigt, et lança :

— Ceci, madame Erika la cachotière, est un tatouage. Depuis quand tu fais des trucs aussi énormes que te faire tatouer sans même m’en parler avant ?

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