Chapitre Deux Edenalia

Léo zigzaguait tant bien que mal entre les débris éparpillés dans les rues de Manhattan. Il devait conserver une allure modérée s’il ne voulait pas risquer de chuter à tout moment à cause des trous qui constellaient l’asphalte. Quasiment plus personne ne se déplaçait autrement qu’à pied. Les voitures ne pouvaient plus circuler depuis longtemps à cause des gravats et des morceaux d’immeubles disséminés çà et là sur les routes. Les motos pouvaient encore s’en sortir, mais rares étaient ceux qui en possédaient une.

Le gouvernement avait arrêté d’essayer de dégager les routes, lorsque vingt ans auparavant la dernière guerre civile avait ravagé la quasi-totalité des immeubles de plus de trois étages. Depuis une paix toute relative était revenue, les riches s’étaient regroupés sur Staten Island et en avaient coupé l’accès. Le seul moyen de locomotion pour rejoindre l’ile était l’hélicoptère. Toutes les denrées nécessaires à la survie partaient de l’ile une fois par mois pour alimenter le peu de commerces encore existants dans le reste de New York City.

La ville autrefois immense tant en population qu’en taille, regroupait environ huit cent milles habitants sur quatre des cinq arrondissements anciennement existants. Manhattan, Brooklyn, Le Bronx et Staten Island. Le Queens avait été totalement rayé de la carte suite à la IIIe guerre mondiale et aux nombreuses guerres civiles successives. Huit cent mille habitants qui représentaient la totalité de la population mondiale. Tous les survivants des États-Unis et des autres pays avaient été rapatriés ici à la fin de la guerre.

Lorsque Léo se laissait aller à penser à ce chiffre, il frissonnait. Tant de vies perdues, tant d’horreurs traversées, tant de monstruosités qu’il n’avait pas connues personnellement, car il n’était pas encore né, mais qui le hantaient. Il longea un moment les ruines de l’anciennement célèbre Central Park avant de s’engouffrer dans une ruelle sale et malodorante. Il avait essayé à plusieurs reprises de faire déménager Debby de cet endroit, mais elle ne voulait pas en entendre parler. Ils avaient grandi ici, dans le petit appartement empli des souvenirs de leurs parents qu’elle s’obstinait à maintenir en état. Elle avait à peine un an de plus que lui et travaillait vingt heures par semaine dans la petite école au bout de la rue. Elle adorait les enfants et ils lui rendaient bien. Il s’arrêta en bas de l’immeuble auxquels il restait deux étages encore habitables. Il coupa le moteur avant de lever le nez vers les fenêtres. Ce jour-là, le courant fonctionnait, les lumières éclatantes de l’appartement venaient déchirer la nuit noire et  former des halots autour des fenêtres. Il soupira. Cela faisait deux semaines qu’il n’était pas venu, trop pris par sa future mission, mais il lui avait promis, lorsqu’il s’était engagé, qu’il ne partirait jamais sans venir la voir avant. Il avait beau passer régulièrement, sa sœur devinait toujours quand il était à la veille d’une mission. À chaque fois elle s’écroulait en larmes dans ses bras avant son départ en lui sommant d’être prudent et de revenir entier. Il avait tenu parole jusqu’à aujourd’hui. Mais les missions de reconnaissances à travers le pays qu’il avait menées jusqu’à maintenant n’étaient rien à comparer de celle qui arrivait. Cette nuit, il pouvait mourir.

Il grimpa les marches deux par deux puis frappa deux petits coups sur la porte, s’arrêta, avant de refrapper trois coups plus rapprochés. Leur signal. Les meurtres étaient courants dans le coin, on était donc jamais trop prudents. Des bruits de pas lui parvinrent de l’intérieur, plusieurs verrous furent tirés et enfin la porte s’ouvrit. Sa sœur avait les traits tirés et les yeux rouges, elle avait pleuré et pas qu’un peu. Il l’attrapa immédiatement pour la serrer dans ses bras. Puis la faisant reculer de quelques pas, il referma la porte à l’aide de son pied tout en continuant à la bercer. Elle explosa en sanglots.

— Chut Debby. Calme-toi et explique-moi ce qu’il se passe, chuchota-t-il en faisant passer son masque par dessus sa tête.

La jeune femme s’agrippa à son tee-shirt et ses larmes redoublèrent. Il la souleva dans ses bras pour aller s’installer sur le canapé défoncé du salon. Il la tint contre lui de longue minute, la laissant pleurer tout son soûl en caressant ses longs cheveux bruns. Lorsqu’elle se calma enfin, il recula un peu afin de pouvoir planter son regard dans le sien.

— Raconte-moi Deb, demanda-t-il d’une voix douce.

Elle s’essuya le visage et les yeux à l’aide de son tee-shirt avant de prendre la parole d’une voix encore mal assurée.

— Rien de plus que la majorité de la population. La dernière navette part ce soir et je n’ai pas été sélectionnée. Toi non plus d’ailleurs. Que va-t-on devenir Léo ?

Il pinça la bouche et se passa la main sur le visage avant de basculer la tête en arrière en soupirant. Voilà des mois que le Gouvernement faisait miroiter aux habitants une possibilité de départ. Chaque vaisseau à destination d’Edénalia pouvait emmener deux mille personnes. Depuis cinquante ans que la colonisation de la nouvelle planète avait commencé, deux cent mille Terriens avaient eu la chance de partir. La Terre disposait de deux navettes à qui il fallait six mois pour faire l’aller-retour. Mais cinq ans auparavant, le Général Kerns avait annoncé qu’on arrivait au bout de ce que Edénalia pouvait accueillir. Que la nouvelle planète risquait la surpopulation si nous continuions à ce rythme-là. Juste avant son dernier voyage, six mois plus tôt, il avait annoncé qu’il laissait la direction de la Terre au Général Willis et que lui partirait définitivement sur Edénalia avec les deux milles derniers tirés au sort. Selon ses dires, la Terre était sur le point de trouver une solution à la reconquête des territoires abandonnés depuis quatre-vingts ans, les scientifiques avaient beaucoup appris en étudiant le sol d’Edénalia et la pollution au-delà de l’enclave de New York City ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir. D’après lui la Terre allait vers des jours heureux et prospères. Ça, c’était le discours officiel, celui auquel les gens avaient envie de croire, même s’ils étaient effrayés d’être abandonnés ici. La vérité, celle que Léo n’avait pas le droit de révéler à sa sœur était horrible. Il n’existait aucun tirage au sort. Le Général faisait partir les plus riches et sélectionnait au hasard quelques moins aisés, histoire d’endormir les suspicions. Le Général Willis avait mis la main sur les travaux des chercheurs et les résultats étaient éloquents : il restait deux ans à la Terre. Deux ans avant que l’espèce humaine disparaisse définitivement dans des conditions affreuses. Tous les habitants, tous les survivants de la guerre mondiale, des guerres civiles, des épidémies du VMI (Virus Mortel Incurable), tous étaient condamnés.

Léo déglutit difficilement. Tout à coup, le poids de la mission qui l’attendait tomba sur ses épaules. Il savait déjà qu’il n’avait pas le droit d’échouer, néanmoins il avait du mal à en prendre la mesure. Faire tomber le Général Kerns et ses acolytes était primordial. La survie de huit cent mille habitants était en jeu. Il ne savait pas ce que le Général Willis avait prévu pour évacuer tout ce monde en si peu de temps, mais une chose était sûre, si le Général s’envolait ce soir, tout serait terminé. Il resserra son étreinte autour des épaules de sa sœur et déposa un baiser dans ses cheveux.

— Tout va bien se passer, murmura-t-il, je te le promets.

Debby acquiesça avant de s’extirper de ses bras et de se lever.

— Tu veux manger ? proposa-t-elle en tournant la tête vers le petit espace cuisine complètement défraichi.

Léo regarda discrètement sa montre. Il lui restait trente minutes avant de retrouver ses hommes, ce serait juste, mais il avait envie de partager ce moment avec elle. Il opina donc en se levant à son tour.  Elle fit quelque pas, ouvrit le frigo et soupira.

— Ce ne sera pas un grand festin. Il me reste des pâtes de ce midi et de la viande hachée en boite avec un peu de sauce tomate.

Il sourit tendrement en la couvant du regard.

— Ce sera toujours mieux que la tambouille qu’on nous sert à la caserne.

Elle laissa échapper un rire cristallin puis se mit immédiatement à la tâche. Quelque minute plus tard, l’appartement embaumait une bonne odeur de nourriture et le ventre de Léo se mit à gargouiller. En souriant Debby déposa une grosse assiette devant lui et prit place à ses côtés sur le canapé. Ils mangèrent sans rien dire pendant un moment, jusqu’à ce qu’elle prenne la parole.

— Tu pars en mission n’est-ce pas ?

Il ne la détrompa pas, mais garda la tête baissée vers son assiette. Elle continua.

— C’est dangereux ?

Il prit le temps d’avaler sa bouchée avant de la fixer droit dans les yeux.

— Pas plus que d’habitude, mentit-il

Elle l’observa encore quelques secondes avant d’acquiescer et de reporter son attention sur son assiette. Ils finirent leur repas en silence, puis après avoir promis une dernière fois de faire attention à lui et de venir la voir dès son retour, Léo remit son masque et prit congé. Il attendit d’entendre les verrous claquer derrière lui avant de quitter l’immeuble et de grimper sur sa moto. À la fenêtre, Debby lui fit un dernier signe de la main, il lui répondit d’un mouvement de tête, le cœur lourd, puis s’éloigna rapidement de la ruelle de son enfance. Il lui restait dix minutes pour atteindre le lieu de rendez-vous.

 

Il se gara à vingt et une heure et une minute devant le local qui leur servait de lieu de rassemblement. Il était situé à l’écart des regards indiscrets, dans une partie de la ville uniquement fréquentée par les drogués peu regardant sur ce que fabriquaient leurs voisins. Lorsqu’il ouvrit la porte d’un coup de pied, Dan fixa sa montre.

— Tu as une minute de retard.

Le blond aux yeux noirs avait le visage fermé. Léo, enleva son masque, referma la porte d’un coup sec avant de s’y adosser, bras croisés. Il fit le tour de l’assemblée, composée de quatre personnes, du regard, puis s’avança à pas délibérément lents pour jeter les pass sur la table posée au centre de la pièce.

— Il y avait des bouchons, lança-t-il à l’attention de Dan, je n’ai pas pu faire autrement.

Le blond tenta de garder un visage impassible, mais ses lèvres tremblèrent et un rictus se dessina sur sa bouche.

— Des bouchons, finit-il par s’esclaffer, et la prochaine fois, ce sera quoi ? Tu étais au ciné et tu n’as pas vu l’heure passer ?

Ils parlaient là de choses qu’ils n’avaient jamais connues, mais dont ils avaient entendu parler. À New York, seuls les téléviseurs fonctionnaient encore servant principalement qu’à diffuser les informations. Les plus riches possédaient encore des films d’avant-guerre qu’ils conservaient jalousement dans des coffres pour être certains de ne pas se les faire voler.

Léo prit place autour de la table. Il récupéra son badge d’embarquement et distribua les trois autres. Dan, Walter et Emma partaient avec lui. Ils s’appelaient désormais Arthur, Franck et Daphnée, tous trois issus de la partie Française de Staten Island comme lui. Brook, la deuxième femme de l’équipe ne serait pas de la partie. Elle était chargée de rester à l’extérieur et de prévenir le Général Willis si jamais les choses tournaient mal. Cette dernière se renfrogna.

— J’aurais préféré venir avec vous, grogna-t-elle. Deux bras supplémentaires n’auraient pas été de trop pour mener à bien la mission.

Léo leva les yeux au ciel. La discussion n’était pas récente et le problème toujours le même.

— Le Général Kerns connait ton visage, il sait qui tu es et que tu travailles désormais pour Willis. S’il te voit dans le vaisseau, tout le plan tombe à l’eau.

Elle soupira puis s’affaissa dans sa chaise. Elle avait travaillé plusieurs mois pour Kerns avant de demander sa mutation lorsqu’elle avait découvert le vrai visage de l’homme. Elle avait souhaité être affectée au régiment s’occupant de la protection civile et du développement terrien le PCDT et c’est ainsi qu’elle était arrivée sous les ordres de Léo. Le jeune homme était à la tête de cette équipe composée de cinq membres. Ils avaient tous étaient choisis par le Général Willis en personne et menaient pour elle des opérations secrètes dont le reste de l’armée n’était pas au courant. Officiellement ils faisaient partie de ses gardes personnels.

La jeune fille souffla sur une de ses mèches bleues pour la remettre en place et planta son regard sombre dans le sien.

— Vous n’avez pas intérêt à déconner les mecs, autrement on est dans la merde.

Tout le monde acquiesça. Léo regarda sa montre puis donna le signal du départ. Les visages étaient tendus, l’ambiance lourde.

— Vous savez tous ce que vous avez à faire, alors en route.

Chacun des membres qui devaient monter dans le vaisseau se saisit d’un sac rempli conformément à la liste fournie par le bureau du Général Kerns. Puis tour à tour, après s’être assuré que leurs masques étaient bien en place, ils sortirent par la porte arrière pour aller s’installer dans l’hélicoptère posé derrière le bâtiment. Brook se mit aux commandes et tandis que l’appareil prenait de la hauteur, elle souffla :

— Staten Island, nous voilà, allons sauver le monde.

***

            Galléna avançait d’un pas délibérément rapide sur le sentier qui traversait la forêt pour rejoindre le chemin abrupt qui descendait vers la ville. Elle entendait Maddy marcher lourdement derrière elle, mais elle ne se retourna pas. La discussion qu’elles venaient d’avoir l’avait exaspérée plus qu’elle ne l’aurait cru. Sans le savoir, son amie avait appuyé là où ça faisait mal, ses pensées étaient maintenant pleines d’incertitudes et de colère. Elle ferma et ouvrit les poings à plusieurs reprises histoire de se calmer. Elle ne voulait pas de ce que l’avenir lui offrait. Elle voulait être libre de ses choix. Elle voulait continuer à aller chasser tous les jours si elle en avait envie, ou même travailler dans les champs ou les fabriques comme les hommes si c’était son choix. Elle ne voulait pas qu’on lui impose de faire un bébé ou plus. Elle ne voulait pas que lorsqu’elle aurait trente ans on lui fournisse un étal sur le marché pour y vendre la production de la communauté. Elle ne souhaitait pas passer les douze prochaines années à élever des enfants et à espérer avoir retenu suffisamment ses leçons pour devenir à son tour institutrice, la meilleure place qu’elle pourrait obtenir en tant que femme. Oh, certaines obtenaient mieux : médecin, infirmière, scientifique, responsable de maison de mère, sage-femme…, mais elles étaient sélectionnées très tôt et étaient formées durant de longues années pendant que leurs congénères mettaient au monde des enfants. Malgré tous ses efforts, Galléna avait raté tous les examens qui auraient pu lui permettre d’échapper à son rôle de mère porteuse. Certaines de ses camarades de classe étaient ravies de cette condition. Ce n’était pas son cas. Elle avait toujours rêvé d’être libre et de vivre comme elle l’entendait.

Lorsqu’elle sortit de la forêt, elle s’arrêta un instant en haut de la colline. Le chemin caillouteux s’étendait devant elle zigzagant entre les rochers et plongeant vers la cité. Le soleil brillait déjà assez haut dans le ciel pour se refléter sur les grands panneaux solaires installés sur les toits. Elle contempla la ville comme si c’était la première fois qu’elle la voyait. Le centre avec la grande place du marché, l’intendance accolée à la maison communale dans laquelle logeait le Général et la Clinique principale, celle dans laquelle étaient pratiquées les inséminations. Des rues partaient du centre pour s’étirer en étoile vers les quartiers d’habitations disposées en cercle tout autour. Au nord, les quartiers des hommes, au sud, ceux des femmes. À l’est celui des jeunes hommes, trop jeunes pour vivre seuls, mais trop vieux pour rester chez leurs mères au milieu des femmes. Les centres pour jeunes garçons les accueillaient à partir de quatorze ans. Ils y restaient jusqu’à vingt ans, âge auquel ils rejoignaient au choix un centre pour homme ou une maisonnette individuelle des quartiers nord. À l’ouest se trouvait le secteur des jeunes filles. Il était un peu moins étendu, car la majorité d’entre elles continuaient à vivre chez leurs mères après leur quatorze ans. Très peu faisaient le choix de rejoindre un centre pour jeunes filles. Le quartier était principalement composé de maisons de mères qui s’occupaient des jeunes filles de dix-huit ans enceintes de leur premier enfant. Elles y restaient le temps de leur grossesse et tout le personnel était à leur petit soin. Maddy avait rejoint l’un d’entre eux depuis quatre mois. Elle était heureuse et ne regrettait absolument pas de ne plus être chez sa mère. La ville disposait également de deux hôpitaux, un pour les hommes, un pour les femmes et de plusieurs écoles, mixtes jusqu’à quatorze ans et séparées ensuite. Galléna se demandait fréquemment ce qu’étaient devenus ses amis masculins de ses jeunes années d’école. Elle les croisait de temps en temps en ville, mais à chaque fois qu’elle avait tenté de les aborder, ils avaient tourné les talons. Les seules relations autorisées entre hommes et femmes étaient les relations commerciales sur la place du marché ou les relations familiales. Les hommes avaient le droit de rencontrer leurs mères et leurs sœurs dans la grande salle de la maison communale une fois par mois. Galléna n’ayant pas de frère, elle n’avait jamais pu entrer dans cette salle. Il arrivait parfois que de nouveaux arrivants se laissent aller à des relations cachées, mais lorsqu’ils se faisaient attraper, et cela arrivait toujours,  la punition était terrible. La luxure et l’envie avaient détruit la Terre, il était hors de question de reproduire les mêmes erreurs ici. Une prison était installée à  l’extérieur de la ville, après la forêt du côté du quartier des hommes. Elle jouxtait le terrain d’atterrissage du vaisseau. Le Général n’hésitait pas à y enfermer tout contrevenant au règlement. Cela avait de quoi refroidir même les plus téméraires.

Complètement à l’est de la ville, bien après le quartier des jeunes garçons se trouvaient les fabriques, dont les employés étaient exclusivement masculin et à ensuite, à perte de vue, s’étendaient les champs pour la culture et le bétail.

Elle continuait à admirer la ville lorsque Maddy la rejoignit. La jeune fille posa sa main sur son épaule et la pressa tendrement.

— Tu comptes continuer à courir comme ça en descendant ou je peux espérer avoir ton aide histoire de ne pas tomber ?

Galléna reporta ses grands yeux verts sur son amie et son regard s’attendrit. Elle avait beau être en colère, elle aimait Maddy. Elle la prit par le bras pour la soutenir afin qu’elle ne trébuche pas.

— Tu sais très bien que je serais toujours là pour t’empêcher de tomber, alors arrête de râler.

Le visage de Maddy se fendit d’un immense sourire. Le soulagement fit briller ses yeux. Un instant elle avait eu peur d’avoir été trop loin avec Galléna. Cette dernière n’avait jamais été facile, mais à l’approche de ses dix-huit ans, son caractère s’était encore détérioré. Trop indépendante, trop subversive, elle ne rentrait pas dans le moule. Même là, dans sa tenue tout à fait conforme et alors qu’elle avait la capuche sur la tête, ses cheveux se rebellaient et des mèches s’en échappaient pour venir voltiger dans la légère brise. Elle tendit la main pour les replacer sous le tissu. Galléna soupira, tira sur la capuche, s’attacha les cheveux avec un élastique qui trainait dans sa poche, avant de la remettre en place correctement.

— C’est mieux ? l’interrogea-t-elle

Maddy acquiesça avant de se tourner à son tour vers la ville.

— Il vaut mieux être impeccable aujourd’hui. Je ne pense pas que ta mère supporterait encore d’être convoquée par le Général. Surtout que maintenant tu risques plus gros qu’une réprimande.

Galléna étouffa un ricanement. Elle était une habituée du bureau du Général. Elle en riait, sa mère un peu moins. Elle grimaça au souvenir de leur dernière entrevue. Cela remontait à sept mois maintenant, mais le ton qu’il avait employé la faisait encore frissonner. Un dimanche elle était partie en forêt, de l’autre côté de la ville, au-delà des quartiers nord. Elle ne connaissait pas trop le coin, car par facilité elle se rendait plutôt dans celle située du côté du secteur des femmes, mais ce jour-là, elle avait eu envie de changement. Elle avait marché plusieurs heures les yeux levés vers la frondaison des arbres à l’affut des animaux qui s’y cachaient. Son attention était tellement focalisée sur la chasse qu’elle n’avait pas fait attention à la ravine et avait fait une chute de plusieurs mètres. Fort heureusement à part une foulure à la cheville droite elle en était ressortie indemne, pas son uniforme. Son pantalon et sa tunique s’étaient déchirés sur la longueur, dévoilant de grandes parties de chair. Elle était rentrée en ville en boitant, couverte de terre des pieds à la tête avec même pas de quoi contenter son estomac pour se consoler. Comme sa cheville était vraiment douloureuse et qu’il se faisait tard, elle avait décidé de regagner sa maison par le chemin le plus court : en traversant le quartier des hommes. La nuit était quasiment tombée, les rues pratiquement vides, et hormis quelques curieux qui s’étaient vite détournés en la voyant, elle n’avait rencontré personne. Jusqu’à ce qu’elle atteigne la place du marché. Celle-ci était déserte, les étals rangés et fermés depuis longtemps. Le sourire aux lèvres en repensant à ce qu’elle venait de faire, elle avait boitillé jusqu’à l’extrémité sud pour s’engager dans la rue qui menait à sa maison quand une voix sèche avait résonné dans son dos. Le Général se tenait sur les marches de la maison communale, bras croisés, mâchoires crispées. Il était rouge de colère et quand il s’était approché d’elle à grandes enjambées elle avait reculé pour se retrouver acculée contre le mur de la clinique. Il l’avait attrapé par le bras pour la tirer jusque dans son bureau. Elle se souvenait encore de la douleur cuisante de ses doigts refermés autour d’elle. Elle en avait gardé des traces pendant quasiment deux semaines. Il l’avait jeté sans ménagement sur un des fauteuils faisant face à son bureau recouvert de papier en tout genre, avant de presser d’un geste rageur une des touches du téléphone intégré à la table. Lorsque la voix de sa mère avait jailli des haut-parleurs, elle avait senti les larmes lui monter aux yeux. Celle-ci était arrivée quelques minutes plus tard, blanche comme un linge. S’en était suivi la pire discussion de toute sa vie. Le Général avait menacé, sa mère avait pleuré, et elle avait acquiescé en serrant les dents de voir cet homme hurler sur sa mère de cette façon. Il avait terminé en lui donnant un ultimatum : soit elle rentrait dans le rang avant son retour définitif, soit il faisait en sorte qu’elle soit envoyé dans une des cités en construction. Tout le monde savait que les conditions dans ces cités étaient rudes. Les fausses couches y étant fréquentes peu de jeunes filles en âge d’être inséminées y étaient installées. Mais elle avait vu à son regard que le Général ne plaisantait pas et qu’il ne lui ferait pas grâce d’un report de date de grossesse. Il était prêt à l’envoyer là-bas, même si ça devait la tuer. Après cela sa mère ne lui avait plus adressé la parole durant trois jours et le Général était reparti à destination de la Terre une semaine plus tard. Galléna n’avait pas raconté tous les détails de l’entrevue à Maddy. Elle n’était pas au courant de la menace qui pesait sur elle, et elle n’en avait pas non plus reparlé avec sa mère. Mais elle savait que dès que le Général serait de retour, elle serait épiée. Il n’attendait qu’un faux pas de sa part pour la faire disparaitre de la première cité. C’est en partie pour ça qu’elle avait décidé de conserver ses cheveux longs. C’est la seule chose qui lui restait pour montrer qu’elle allait rentrer dans le moule, mais pas sans conserver une part d’elle même. Il allait être en colère, mais il ne pourrait rien faire contre. À cette idée, un sourire insolent se dessina sur ses lèvres. À ses côtés Maddy secoua la tête.

— Je ne sais pas à quoi tu étais en train de penser, mais j’ai vu la peur traverser ton regard, j’ai même cru un instant que tu allais te mettre à pleurer. Puis tout s’est envolé pour laisser la place à ton air de défi habituel. Tu ne veux pas me raconter ?

Galléna secoua la tête.

— Rien de grave. Viens, descendons plutôt chez moi. J’ai un oiseau à plumer, la rassura-t-elle en tapotant sa besace.

Maddy l’observa un instant, essayant de lire la vérité dans ses yeux, mais connaissant l’entêtement de son amie, elle ne s’aventura pas à insister. Galléna resserra sa prise sur le bras de la future maman avant d’attaquer le chemin du retour.  Elle avait effectivement un oiseau à plumer, mais elle devait également se préparer pour le retour du Général. Il était hors de question qu’il ait quoique ce soit à lui reprocher. En tout cas, pas dans l’immédiat.

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